Exorcisme transfictionnel (auto-fiction)

Nous sommes à Grenoble, il doit être une heure du matin.

Julien et Laurent mangent des pâtes à la Carbonara et moi je siphonne un médicament en poudre, mal dilué dans de l’eau, avec le corps d’un stylo Bic Crystal. Le goût n’est pas terrible, mais au moins quelque chose rafraîchit l’intérieur de ma bouche, glissant, puisque je viens de bouffer la moitié d’un tube de vaseline.
J’abandonne l’idée d’ingurgiter un yaourt lorsque je m’aperçois que techniquement, il m’est impossible de rentrer la cuillère jusque dans ma bouche. J’en mets partout, j’ai l’impression d’être un bébé ou un vieux sénile, alors je le repousse d’une main colérique et entreprends de rouler un blaze. Lorsque j’en suis à devoir lécher la bordure collante du papier, je gémis encore. Je ne peux tout simplement pas le faire. “Julien” je dis tristement, en articulant à peine, et Julien abandonne ses pâtes pour terminer mon collage. Ensuite, il prend ma paille de fortune et enfonce le filtre à une extrémité.
“T’as pas le choix mec, faut pas que tu te brûles les lèvres.”
Julien me regarde un instant, puis reprend calmement :
“Sinon, ça va mal cicatriser”.
Rien à foutre de cicatriser, pour l’instant je veux me déconnecter de cette journée qui s’étiole dans une douleur sourde, alors je tire quelques bouffées difficiles avant de me souvenir de ce satané petit trou dans le plastique ; je le bouche du bout du doigt avant de reprendre une grande inspiration. La fumée envahit mes poumons. Associé aux fluides que les seringues plantées dans mes bras ont diffusées tout l’après-midi, le joint me claque le beignet dans l’instant, toute la journée défile en cinq horribles secondes et lorsque les larmes me montent aux yeux bêtement, comme si j’avais épluché des oignons, je me lève et balbutie en bavant à moitié que je vais me coucher. Julien et Laurent me regardent et lèvent la main pour me dire bonne nuit, compréhensifs, et je ne peux même pas leur sourire en retour.

J’aimerais que mon esprit l’oublie mais je crois que cela n’arrivera pas.
Régulièrement, je reverrai cette ombre hurlante envahir la périphérie gauche de ma vue, je ressentirai le besoin réflexe de faire un écart, j’entendrai le petit déclic du ski qui se déchausse suivi de cette sensation bizarre de partir en avant.
Toute ma vie j’aurai en tête la seconde où je me suis relevé, conscient d’avoir chuté au point d’éparpiller bâtons, skis, bonnet et lunettes aux quatre vents, et conscient que quelque chose, manifestement, ne va pas très bien au niveau de mon visage.
La neige à mes genoux est rouge.
Mes genoux sont rouges.
Tout le devant de ma parka est rouge.
Une sensation étrange rôde du côté de ma bouche mais je n’ose la formuler si ce n’est que probablement, à la douleur froide et sourde qui m’envahit alors que je respire, je me suis pété des dents. Je me dis merde de merde, je déteste les dentistes, mais lorsque ma langue ose enfin s’aventurer au-delà du rempart d’ivoire meurtri, ce n’est pas la panique mais la colère qui me submerge, oh non putain, oh non putain, PUTAIN !

Julien ne cessera de me féliciter, sans déconner, j’étais sur le cul de te voir arriver si calme, mais à vrai dire je ne vois pas ce que j’aurais pu faire d’autre.

Rien ne me semble plus logique, les quelques secondes suivant la chute, que de rassembler mes affaires, remonter sur les skis et terminer la descente jusqu’au poste de secours. Mais avant de partir, je prends mon portable pour appeler Julien qui attend certainement en bas de la piste. Nous avons prévu de manger un steak et des frites, il est presque midi.
Du sang dégouline sur les touches, je pianote et dans ma tête je me demande comment je vais lui annoncer que ça y est, les vacances sont terminées : “Jul ? Ouais euh, je crois que je me suis fait mal…” et en disant “fait”, à la manière dont ce mot doit être prononcé, je réalise que ma lèvre inférieure est épanouie comme une fleur, bringuebalant comme les portes d’un saloon.

Il ne dit pas autre chose que “ok” et je raccroche. Avant de quitter la zone du crash, je me colle une grosse boule de neige sur la gueule. Elle se teinte immédiatement, comme un sorbet.

L’après-midi se déroule ensuite comme on joue, avec une télécommande, à étirer les moments-clés d’un film pour en accélérer d’autres. Les souvenirs ne sont plus qu’instantanés, moments forts passés et repassés plusieurs fois, et encore aujourd’hui.

Le trajet en motoneige jusqu’en bas de la station ressemble à un voyage dans le Grand Nord. Le sauveteur fonce sur un chemin qui sillonne en hors-piste et moi, le bas du visage nettoyé, désinfecté, tullé et enrubanné, une douleur sourde frappant à la porte de ma conscience pour me rappeler l’évènement, j’écoute le bruit du moteur et les chenilles qui agrippent la neige, le vent nous prend de côté, j’entends dans ma tête une musique hongroise et le jappement des chiens de traîneau. Ce trajet dure assez longtemps, et j’en savoure chaque instant.

En bas de la station nous attendons les pompiers.
Dans le camion de pompiers, j’écris un sms à Julien car j’ai envie de le rassurer.
A l’entrée de l’hôpital, un type à la main bandée me fais un signe de la tête. J’entends qu’il a deux doigts sectionnés.
Dans une pièce à la blancheur onirique, on a planté des aiguilles dans mes bras et on me regarde avec gravité, mais un interne dit : “bah, c’est rien ça”.
Sous une grosse machine qui bourdonne, on prend une photo de mes poumons pour savoir si mes dents s’y trouvent, ou non.
Dans une pièce où sont rangés une dizaine de brancards j’attends une ambulance qui finalement, me transfert ailleurs.
Dans l’ambulance, le type qui remplit les papiers me demande si je peux payer.
J’écris un sms à Julien.

Au CHU de Grenoble, j’ai à la fois l’impression d’être délaissé dans un hangar où s’entassent les corps, et d’être chouchouté par tout ce qui porte une blouse blanche ou bleue. On redresse le dossier de mon brancard. On ôte mon bandage, on regarde, on touche un peu, on nettoie, on me demande si ça fait mal, on acquiesce. Les infirmières sont belles, même cette mama noire qui me déshabille et met mes vêtements dans un grand sac, et toutes ont le regard qui réchauffe. Un type aux sourcils broussailleux prend un cliché en gros plan, avec un numérique minuscule qu’il range ensuite dans la poche de sa blouse.
Je me demande de quoi j’ai l’air.

Valse de brancard, les couloirs défilent, j’atterris dans une petite pièce et on me laisse là longtemps.

Une clameur dans le couloir me sort d’un demi-sommeil sans rêve.
C’est un brouhaha de “oh !” et de “chuuut !”, comme si l’absolue nécessité d’obtenir le silence se mordait la queue.
Lorsqu’elle apparaît néanmoins, le silence est religieux. Il y a d’ailleurs autour d’elle comme une aura sacrée.

Elle s’approche et se penche sur moi.
Elle aussi est très belle.
“Je suis le Professeur Muttet, et je suis chirurgien spécialisée dans les interventions maxilo-faciales. Les blocs opératoires sont occupés alors on va rester ici, mais on ne pourra pas vous endormir complètement, vous comprenez ?”

Vers vingt heures, tout est fin prêt. Tourbillonnent autour de moi une externe exténuée, un interne introverti et le Professeur Muttet qui ordonne la mise en place du drap. Je ne vois plus rien. Il n’y a plus qu’une ouverture autour de ma bouche, et mes oreilles prennent tout à coup une importance vitale. J’entends des bruits ténus, des cliquetis, des petits pas, j’entends des silences, puis le professeur se met à parler. Anesthésie. On me pique. On me nettoie à grande eau.

Vers vingt heures et quart, je ne sens plus rien sinon la vague sensation d’être pétri, tendu, détendu, distendu, sous les explications pleines de douceur pour moi, et les imprécations sévères pour les deux papillons de nuit, du Maître de Cérémonie.

L’anesthésie locale, c’est ne rien voir et tout entendre.
Tout près de moi, la voix du Professeur détaille chaque geste à l’interne qui n’en perd pas une miette. La plaie est transfixiante dit-elle, on va recoudre à l’intérieur et à l’extérieur, en veillant bien, ici, à respecter la forme de la lèvre.
Oui, s’il vous plaît.

Elle est boursouflée, palpitante.
Le monde entier tourne autour d’elle.
Dans un an je n’y penserai peut-être plus, mais à cet instant les projecteurs de mon cerveau sont braqués sur ma cicatrice.

Ma belle cicatrice.

Je vais faire ma vie avec elle. Elle ne sera peut-être qu’une petite virgule ou une franche tranchée, pour l’instant je n’en sais rien, elle palpite et me rappelle à elle. J’y pense comme à une fiancée que je vais devoir présenter à tout le monde. A ma mère, à ma famille, à mes amis, mes collègues de travail. Salut, je te présente ma cicatrice.

Je vais sans doute soigner au fur et à mesure un synopsis de l’histoire, ne garder que les meilleurs instants que je pourrai distiller dans une conversation, lorsqu’on me posera la question, ou pourquoi pas dans un récit lorsque l’occasion se présentera. Je n’ai pas de raison de déformer quoi que ce soit, certaines scènes sont nettes et d’autres moins, dans plusieurs mois je n’en garderai sans doute que le minimum. J’effacerai sans doute de l’histoire, par exemple, cet instant présent ou je bave et maudit la nuit de merde que je suis sur le point de passer, moi qui aime dormir sur le ventre, la gueule dans l’oreiller.

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